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> Suzanne LEBEAU

Mot de l'Auteure

Il y a trois ans, j’ai été bouleversée par les regards et les récits d’enfants soldats dans un documentaire.
On parlait alors de 300 000 enfants.
Aujourd’hui, en faisant des recherches pour préparer le lancement du spectacle, je lisais qu’ils sont 500 000 intégrés dans les forces armées, régulières ou rebelles, dans au moins 41 pays.
Quelque soient les chiffres, ils sont effroyables.
Ces enfants ont 6 ans, 8 ans, 10 ans, 15 ans.
On les kidnappe, on les enlève à leur enfance et à leur famille, on les jette dans des guerres civiles pour les tâches que les adultes refusent par peur ou par dégoût.
Ils sont armés d’armes désuètes, chaussés de bottes trop grandes qui les font trébucher quand ils devraient courir pour sauver leur vie.
Ils sont humiliés, drogués, violentés pour une obéissance parfaite, payés avec une cigarette.
Ils ont soif, ils ont faim, ils ont peur.
Peur d’être tué et peur de ne pas tuer assez vite…
On enlève les garçons, on enlève aussi les filles… et à toutes les violences, il faut ajouter les viols en série et à répétition, les maternités impossibles, les maladies qui tuent…
Je n’ai pas pu oublier et faire comme si je ne savais pas.
J’étais obsédée par les images, celles que j’avais vues et celles que j’imaginais.
J’ai oublié les chiffres qui n’ont pas de visage, pas d’émotion, pour essayer de comprendre la souffrance des corps qui grandissent dans cette violence quotidienne et des âmes qui cherchent un tuteur dans cet incroyable gâchis.
Elikia a surgi, petite femme de brousse qui portait sa souffrance en bandoulière avec sa Kalachnikov.
Je l’ai suivie dans son intimité et dans sa fuite pour retrouver un reste d’humanité que les coups et les cris n’avaient pas réussi à faire taire.
J’ai beaucoup douté de la possibilité de la résilience : la vie des enfants soldats est si incroyablement inhumaine et cruelle qu’elle semble appeler une cruauté égale en retour.
Je suis donc allée en République démocratique du Congo où j’ai rencontré Amisi et Yaoundé qui ont été enfants soldats de 12 à 17 ans.
Je sais qu’ils ont tué, violé, pillé, incendié.
Ils me l’ont raconté.
Ils ont maintenant vingt ans.
Ils sont humains, jeunes, forts, tendres, doués et… ils rêvent d’avenir… comme tous les jeunes de leur âge, avec un large trou dans leurs souvenirs d’enfance et la conviction qu’ils ne tiendront plus jamais une arme dans leurs mains.
J’ai pu terminer "Le bruit des os qui craquent", certaine qu’Elikia a existé quelque part, qu’elle existe toujours et qu’elle attend…"


Reproduit avec l’aimable autorisation des éditions Théâtrales.

Suzanne Lebeau
in Le Bruit des os qui craquent, éditions Théâtrales, 2008
Théâtrales Jeunesse

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