Variation autour du rapport entre écriture et plateau
Le jeu. Lorsque je suis allée au théâtre pour la première fois, j’ai été prise de convulsions. J’ai déchiré mes vêtements pour mieux sentir l’événement. Tellement j’avais chaud. Le médecin est intervenu immédiatement. «Il faut soigner le mal par le mal». Tel était son diagnostic. Il m’a jetée en pleine lumière. Aussitôt, j’ai repris mes esprits. J’ai récité deux ou trois poésies de ma composition. L’air du plateau m’a fortifiée. Depuis, je ne suis toujours pas guérie. Si je traîne trop longtemps mes guêtres dans le réel, je dépéris. L’écriture. Il paraît parfois que les bébés pleurent sans raison aucune en fin d’après-midi. En fait, ils pleurent rarement pour rien. Ils se déchargent d’une vieille angoisse. Moi c’est pareil. J’écris comme les bébés pleurent. Et le soir, entre 17 et 18 h, je pousse de petits cris.
Écrire/Jouer. Un phénomène naturel. J’ai commencé à écrire lorsque j’étais encore au Conservatoire. Naturellement, j’ai écrit pour mes camarades de promotion. Naturellement, j’étais dans la distribution. Au début, nous nous posions peu de questions. Un jour, la
journaliste de la Gazette, Ghislaine, m’a demandé « N’est-ce pas trop compliqué d’être auteur et actrice ? » Je l’ai regardée avec curiosité. « Les autres ne font-ils pas ainsi ? » Je me suis retournée vers Shakespeare et Molière. Ils ont haussé les épaules d’un air blasé.
Mais étonnée de la question, je décidai de faire le tour du monde voir s’il était ailleurs d’autres Ghislaine sauvages. J’allai jusqu’à Poussan. Je rencontrai des auteurs de théâtre solitaires. Ils vivaient sans compagnie. Ils n’avaient jamais mis les pieds sur un plateau. «N’avez-vous point de M. Guerrero ?» ai-je dit.
Le cas Guerrero. Or donc, au Conservatoire, vivait aussi M. Guerrero. Elle jouait. Elle chantait. Et puis, elle mettait en scène aussi. Elle comprenait absolument mes écrits. Aussi, je n’ai jamais songé à la suppléer.
Relations avec M. Guerrero. Nous parlons très peu. Une connaissance intime de l’univers de chacune nous permet d’avoir des rapports plutôt silencieux.
De l’écriture au plateau. Aller-retour avec halte dans le monde réel. J’aime écrire sagement. À heures fixes. Lorsque le réveil sonne, je m’enferme à clé dans ma chambre d’écriture. Puis, je me replie jusqu’à disparaître. Lorsque j’ai bien disparu, M. Auberte la folle me visite. Elle arrache mon stylo brutalement. Elle prend ses aises sur le fauteuil tournant. Elle roule des r. Elle a douze mains, et toutes, elles écrivent en même temps. Elle trempe ses intestins dans l’encrier puis, elle écrit d’une écriture large. Démesurée. Et moi, pendant ce temps-là, toute petite, je l’admire. Je l’envie. J’ai soif de désordre. D’agitation. J’ai soif de sa folie. Alors, je sors hors de ma chambre telle une furie. J’arrive en état d’excitation sur le plateau. Je saute à la corde. Je fais des échauffements d’acteur dans tous les sens. Le soir je bois. Je suis insultante. Je provoque des esclandres. Ça dégénère complètement. J’ai honte. Je rapetisse. Je disparais. On me retrouve quelques jours plus tard à ma table d’écriture. Endormie sur mon fauteuil tournant. Ainsi, de ma chambre noire au plateau je vais, je viens. De répit, je n’en ai aucun. Il m’arrive quelques fois de faire une halte dans le monde réel. J’y mène alors une existence parfaitement équilibrée. Je suis une mère suffisamment bonne. Une épouse fiable. Une amie dévouée. J’élève mes enfants avec gaieté. Mais si soudain l’envie fatale me vient de les lâcher sur le carrelage de la salle de bains, vite, je me rue sur le plateau avec entrain. Je trouve refuge au sein de mes cahiers.
Effets néfastes de l’écriture sur le jeu. Au demeurant, je suis une actrice-auteur très sympathique. Je ne frémis pas lorsque les autres acteurs changent le texte. Je ne tressaute pas sur ma chaise lorsque les autres acteurs n’ont vraiment pas le sens de la langue. Lorsque les autres acteurs ne respectent pas ma ponctuation justement destinée aux acteurs mauvais. Je prends sur moi. Je vais voir M. Guerrero. Certains acteurs sortent parfois par la porte de derrière. Ils évitent les spectateurs. Les éloges. Ils ont la bouche en sang. Ils ont honte. Ils passent la nuit à revoir leur texte. Voilà ce que c’est de m’avoir comme partenaire. Parfois, il m’arrive d’être en coulisses lorsque les autres jouent. Je coupe alors les retours pour ne surtout pas les entendre.
Mais ai-je au moins des idées de mise en scène lorsque j’écris ? Non. Lorsque j’écris, je ne pense pas du tout à la mise en scène. Je ne pense pas aux costumes. Ni aux lumières. Ni au décor. Je pense parfois à la production mais très souvent, j’aimerais n’y pas penser. Lorsque j’écris, je ne pense pas au rapport des corps dans l’espace. Lorsque j’écris, j’essaie surtout de capturer des personnages. J’essaie de voler leurs actions. Leurs pensées. Parfois, certains de ces personnages sont déjà au théâtre (ainsi des Histrions). Cela simplifie peut-être la tâche au metteur en scène. D’autres fois non. Ils sont à Limoges. À Poujols. Et comment le metteur en scène représentera Poujols sur la scène ça n’est pas mon souci. Moi, j’essaie juste de me représenter Poujols toute seule.
En quoi alors ces textes sont-ils du théâtre ? À mon avis, mes personnages parlent trop fort pour être retenus dans des recueils de poésie. Ils ont besoin de se dresser pour être entendus. Ils ont besoin d’être relevés par les acteurs.
Ce qu’il m’arrive de faire. Écrire en pensant à un acteur. Mais il m’arrive aussi de penser à ma banquière. Écrire à la demande d’un metteur en scène. J’aime que l’on me donne des directions l’air de rien. Parfois, les metteurs en scène réclament plus de texte. Aussi, contrainte et forcée, je réécris. Mais seulement sous la menace. Je n’aime pas rajouter. J’écris souvent des textes trop longs pour le plateau. Le metteur en scène a pour mission de trancher. Il ne doit pas couper n’importe où. Il coupe avec mon accord. La version de l’édition est alors différente de celle de la représentation. Lorsque j’assiste au travail de répétitions, j’interviens généralement plus sur des questions de langue, de rythme. D’interprétation. Parfois, je me ligue avec le metteur en scène contre un acteur mauvais. Bien souvent, je n’ai rien à dire. Parfois, certains metteurs en scène viennent bousculer l’écriture. Ils me tirent hors de ma chambre secrète. Ils m’obligent à entendre. À me mettre bien en face de ce que j’ai écrit. Ainsi de l’aventure des Histrions. Le metteur en scène m’a demandé expressément d’écrire sur le théâtre. Il m’a demandé d’être auprès de lui durant les répétitions. Il m’a dit : « Pense un peu à la mise en scène lorsque tu écris. » J’ai ronchonné puis, de cette demande, est née la figure de l’homme pratique (metteur en scène fou), puis celle des histrions (acteurs fous). Car voilà peut-être le lien le plus net entre mon écriture et le plateau. La plupart de mes personnages sont des acteurs. Ils ont besoin d’être entendus. Regardés. Ils parlent pour le public. Ils déclament.
Ma relation au plateau diffère donc selon les metteurs en scène et les projets. Tantôt, j’accepte de me laisser influencer. J’implore les commanditaires. Tantôt, j’aime n’avoir aucun rapport avec le metteur en scène. J’aime être assise là. En attente d’étonnement.
Marion Aubert
Carnet de lecture n°12, septembre 2007
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