Avant-propos par Michel Corvin> L'écriture théâtrale contemporaine ? Un feu d'artifice permanent de pièces de toutes les couleurs. La variété des produits est considérable, à l'image de ce qui s'écrit un peu partout : du meilleur et du moins bon, même s'il est rare qu'émergent du lot des oeuvres ayant le grain d'un Gabily, d'un Py, d'un Novarina ou d'un Koltès. Le propos d'aneth n'est pas de mener la chasse au chef-d'oeuvre mais d'ouvrir ses rayons et ses Carnets à des écrits représentatifs des multiples tendances qui parcourent le théâtre d'aujourd'hui et, peut-être, orienteront le théâtre de demain. Entre conventions et innovations Mais une théâtralité plus originale s'est fait jour depuis 1980 dont les signes extérieurs sont d'abord négatifs : les auteurs dramatiques écrivent dans l'indépendance, dans l'indifférence même de la scène et des conditions de la représentation quant au nombre des personnages, à la durée de la pièce, à l'impossibilité éventuelle de réaliser les espaces prévus et plus globalement à tout ce qui concerne la technique scénique. On n'a cure de distinguer monologue et dialogues, didascalies (qui relèvent de l'auteur) et dialogues (qui appartiennent aux personnages) : on tresse les uns aux autres dans une nouvelle énonciation qui n'est ni celle du " je ", ni celle du " tu " mais une sorte de " il " indifférencié ; du même coup, les catégories dramatiques évoquées à l'instant sont mise à mal, pour tout ou partie, de façon très propre à déstabiliser le lecteur ; on mélange ou malaxe les parlers, voire les sabirs. La notion de cohérence des niveaux de langue n'a plus cours et l'idée de l'appropriation d'une parlure par tel ou tel personnage passe pour relever d'un préjugé archaïque, relent d'un réalisme considéré comme définitivement inapte, s'il n'est que mimétique, à rendre compte de la réalité. Théâtre de texte et éclatement des formes Sous l'influence encore du cinéma, la dramaturgie éclate, soit que l'on recoure au montage-collage, soit que, par hyperréalisme, on adhère à la chose décrite. On la traite en gros plan et la vision que l'on propose n'est plus celle d'un spectateur placé à dix mètres de l'acteur mais d'un entomologiste penché sur son microscope et observant l'agitation de paramécies. Lecteurs, nous ne voyons les choses qu'à travers le langage du scripteur et ce qu'il nous désigne, il ne le prend plus de haut, il ne le juge ni ne le commente. Ou bien il le restitue, brut et parfois en silence, et le texte alors tend vers le scénario ; ou bien il l'approche de biais, de façon indirecte : le sens circule entre les lignes dans une écriture lacunaire, parcellisée, discontinue. Du coup, plus de message clair ni auto-expliqué. La signification est suspendue, en attente, et le travail interprétatif est laissé au lecteur. Ce qui amène à établir une distinction entre la théâtralisation - tension dynamique qui est la condition sine qua non de toute écriture dramatique et de toute alliance future entre la scène et la salle - et la dramatisation, faite de procédures rhétoriques et d'effets que l'on rejette. C'est le langage qui a fait les frais (ou qui a bénéficié, selon le point de vue auquel on se place) de cette révolution dramaturgique. Vocabulaire et structure de la phrase sont torturés, voire inventés ; on ne recule plus devant un langage brutal, néo-réaliste ou naturaliste, mais poétisé (parfois !) par une sorte de souffle et de dépassement des limites. Néanmoins, la phrase a du mal, souvent, à parvenir à son terme car on a affaire à un langage inchoatif, hoquetant. Sémantiquement, il en résulte une nouvelle conception de la communication : elle est allusive, symbolique, non discursive, non didactique, non argumentative. Cette écriture du détour s'accorde au mieux avec le fragment conçu, lui, comme nouveau type de composition dramatique. Théâtre du moi, théâtre du monde Mais ce ne sont là, souvent, que péchés de jeunesse et le recours très fréquent des auteurs aux mythes élargit la portée de leurs écrits. Le mythe en effet est l'histoire d'un autre, lointain mais exemplaire, dont le destin, si marginal soit-il, peut interférer avec l'expérience quotidienne de chacun et la faire changer de signe. Que ces mythes soient ceux de la culture grecque relayés ou non par d'autres dramaturges (mythe de la terre-mère, de la démesure meurtrière, de la passion destructrice, de la libido dominandi, de l'aveuglement bien intentionné), qu'on en appelle à Shakespeare, à Molière, à Racine, à Tchekhov ou au théâtre lui-même, pris comme mythe d'un retour à l'authentique, l'écriture contemporaine trouve dans ce fonds un moyen d'allier le particulier au général, le circonstanciel au fondamental. Une forme dérivée et très prisée du mythe est le théâtre-parabole : on invente une histoire toute banale ou au contraire trop étrange pour ne pas alerter le lecteur : il se rend compte alors que cette fable est le décalque, plus ou moins déformé, d'un mythe, tel le mythe chrétien du Père et du Fils, mais gauchi dans un tout autre sens que l'original. Le théâtre contemporain, on le voit, ne manque pas de ressources pour dire le monde comme il va, et il va mal : le ton est de désespérance lucide pour dénoncer la violence et l'aliénation du politique et du social ; avec dérision et sarcasme : le moi dans le monde a le désir de saisir une totalité mais par le petit bout de la lorgnette en écrivant une sorte de saga des paumés. Il reste bien des cantons que l'écriture contemporaine commence tout juste à explorer, celui notamment de la combinaison des arts et de la contamination du théâtre par le multi-media. Le texte n'est pas aboli mais il devient partie d'un tout plus complexe, non pas pour avoir constaté que le langage est impuissant à dire le monde, mais parce que le monde dans lequel nous sommes volens nolens plongés, impose des formes et des images, des sensations et des carambolages de perception dont le théâtre peut faire son miel. Le jour n'est peut-être pas loin où les auteurs transmettront à Aux nouvelles écritures théâtrales leurs oeuvres par internet avec toute la sonorisation et l'animation désirables pour métamorphoser leurs textes en une texture, en un tressage, en un écheveau aux mille fils colorés : feu d'artifice ! Michel Corvin |